Interview de Joël Houdet, Chargé d’Etudes Biodiversité chez Orée, à  l’occasion de la parution de l’ouvrage « Intégrer la biodiversité dans la stratégie des entreprises : le Bilan Biodiversité des Organisations »

Vous travaillez chez Orée en tant que Chargé d’études Biodiversité. Pouvez-vous nous décrire en quelques mots Orée et son activité ?

Depuis 1992, Orée réunit entreprises et collectivités pour développer une réflexion commune sur la prise en compte de l’écologie par ces acteurs. Les travaux de l’association s’articulent sur 7 priorités : éco-conception des produits et services, biodiversité et économie, risques environnementaux, sensibilisation à  l’environnement, management environnemental des parcs d’activités, concertation locale et expertise environnementale.
Le groupe de travail Orée – IFB(1)  « comment intégrer la biodiversité dans les stratégies des entreprises » se réunit trimestriellement depuis début 2006. Une trentaine d’entreprises, collectivités, associations et experts ont participé aux réunions. L’ouvrage « Intégrer la biodiversité dans la stratégie des entreprises : Le Bilan Biodiversité des organisations » est en partie le fruit de leurs travaux.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre fonction de chargé d’études biodiversité ?

C’est un intitulé un peu sibyllin, je vous l’accorde.
Concrètement, il s’agit tout d’abord d’accompagner le groupe de travail : organiser les réunions (logistique, comptes-rendus) et présenter ses travaux lors de conférences ou réunions extérieures. Cela peut m’amener à  réaliser des pré-diagnostics des enjeux en matière de biodiversité pour les adhérents de l’association.
En parallèle, j’effectue une thèse, financée par Veolia Environnement et codirigée par Michel Trommetter et Jacques Weber, sur les dynamiques d’interaction entre biodiversité et entreprises.

Vous êtes l’auteur de « Intégrer la biodiversité dans la stratégie des entreprises ». Ce livre répond à  un besoin exprimé par un panel restreint d’entreprises. A partir de quand ces entreprises se sont-elles réellement interrogées sur l’intérêt d’intégrer la biodiversité à  leur activité ?

La conjugaison des travaux du groupe de travail et de mes recherches a en effet conduit à  la publication de cet ouvrage. Ce dernier inclut aussi quelques études de cas, françaises et étrangères, rédigées par partenaires variés. Sur les retours d’expérience co-rédigés avec des entreprises, j’ai été épaulé avec brio par Marc Barra, qui vient d’achever ses études en écologie.
Parlant d’entreprises, jusqu’en 2005, année de la Conférence de Paris « Biodiversité, science et gouvernance », il était fréquent d’entendre que la biodiversité était un sujet trop compliqué pour que les entreprises s’en mêlent autrement que par quelques activités de mécénat, à  l’inverse de la question climatique pour laquelle une unité de compte était disponible : la tonne de carbone. L’entreprise était stigmatisée sous l’angle réductionniste des impacts négatifs qu’elle avait sur le monde vivant si bien que la biodiversité était considérée comme une contrainte exogène, que l’on affrontait au prix d’actions de préservation de quelques espèces remarquables, bonnes pour l’image de l’entreprise.
A l’origine du groupe de travail Orée : IFB fin 2005, une réelle prise de conscience des liens entre entreprises et érosion de la biodiversité ne concernaient principalement que les grands groupes et multinationales, les entreprises les plus visibles aux yeux du public ou celles en lien direct avec le monde vivant, comme les agriculteurs. Ce sont celles qui étaient les plus susceptibles d’être soumises aux pressions des parties prenantes, organisations non gouvernementales, riverains ou encore agences de notation extra-financière spécialisées dans l’évaluation de la responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise.

Intégrer la biodiversité dans la stratégie des entreprises : le Bilan Biodiversité des Organisations

Quels sont, alors, les principaux objectif de cet ouvrage ?

Pour prendre en compte la biodiversité, les entreprises disposaient jusqu’à  présent de diverses démarches fondées sur l’analyse des risques et des opportunités par rapport à  l’érosion de la biodiversité, à  l’image de celle de l’Evaluation des écosystèmes du millénaire en 2005 ou de la Corporate ecosystem services review du World Resources Institute en 2008. Ces risques et opportunités sont variés. Ils concernent notamment l’approvisionnement en matières premières, l’image ou la réputation, le coà»t du capital ou le cadre réglementaire.
Le groupe de travail avait plusieurs objectifs, déclinés en étapes :
1ère étape : essayer de repérer et évaluer la dépendance des entreprises à  l’égard du monde vivant : quelle part des matières premières est issue du monde vivant ? Quelle part des technologies de l’entreprise ? Au-delà , est-il possible d’apprécier le pourcentage du chiffre d’affaires qui est dà» à  la biodiversité ? Si oui, alors comment évaluer la place de la biodiversité dans les coà»ts et les profits ?
Nos travaux permettent de confirmer que la biodiversité conditionne l’activité d’un très grand nombre d’entreprises et, surtout, que l’ensemble de l’économie interagit, de manière directe et indirecte, avec le monde vivant.
2ème étape: comment intégrer la biodiversité dans les stratégies des entreprises ? Si la première étape confirmait bien le caractère vital de la biodiversité pour les entreprises, pour leurs profits et pour leur devenir, alors se préoccuper seulement de minimiser ses impacts deviendrait désuet, au profit d’une démarche novatrice dans laquelle la biodiversité deviendrait partie intégrante de la stratégie d’entreprise.
L’ensemble des résultats de ces travaux sont présentés dans l’ouvrage.

Le guide propose un outil innovant, le bilan biodiversité. Pouvez-vous nous le décrire en quelques mots ?

S’agissant de l’intégration de la biodiversité dans les stratégies des entreprises, le défi, largement esquissé mais encore incomplètement atteint à  ce stade, était d’aboutir à  un « bilan biodiversité des organisations », qui serait le pendant  biodiversité du « bilan carbone ». La comptabilité des entreprises n’est pas conçue pour évaluer et suivre les relations entre l’entreprise et la biodiversité : il faut donc innover, ce qui est esquissé ici et sera développé dans ma thèse.
Le Bilan Biodiversité est un outil interdisciplinaire dont les contours et frontières renvoient à  la responsabilité écosystémique des organisations. Il s’articule sur deux composantes indissociables :
Composante A : La comptabilité écosystémique de l’entreprise ;
Composante B : La comptabilité écosystémique des relations entre entreprises.
Je vous renvoie à  l’ouvrage pour plus de détails.

En quoi peut-il guider les entreprises dans leurs prises de décisions ?

La méthodologie du « Bilan Carbone » proposée par l’ADEME permet d’évaluer les émissions de gaz à  effet de serre engendrées par l’ensemble des processus physiques qui sont nécessaires à  l’existence d’une activité ou organisation humaine, dès lors qu’il est possible de lui assigner des frontières claires. Celle-ci ne permet pas, et n’a pas pour objet, de prendre en compte les interactions entre la biodiversité et les entreprises.
Face aux défis posés par l’érosion et l’uniformisation croissantes de la biodiversité, il est proposé de développer un système comptable intégratif qui s’adresse à  l’ensemble des acteurs économiques. Il s’agit de formaliser et fournir des informations de haute qualité pour inciter entreprises, actionnaires, pouvoirs publics, collectivités, consommateurs et citoyens à  faire évoluer leurs choix et comportements. Cette nouvelle comptabilité doit à  la fois rendre compte des relations entre le monde de l’entreprise et celui du vivant et mettre en évidence une autre vision de la place des activités humaines dans la biodiversité. Le Bilan Biodiversité permettrait d’apporter une cohérence au foisonnement d’initiatives, souvent sectorielles et parfois contradictoires, pour prendre en compte les enjeux socio-écologiques.

Le titre laisse supposer que le guide s’adresse principalement aux entreprises du secteur privé. D’autres types d’organismes peuvent-ils néanmoins y trouver un intérêt ? Lesquels ?

La biodiversité concerne toutes les organisations, collectivités, pouvoirs publics et même ménages. Interaction est le maître mot de la vie. Il nous faut interagir pour coopérer, pour procréer, pour modifier l’environnement dans lequel nous évoluons et pour nous adapter aux évolutions naturelles de cet environnement. De même l’interaction avec l’ensemble du monde vivant nous est-elle vitale : nous ne consommons que des organismes vivants, légumes, fruits, viandes et coopérons avec des organismes vivants pour obtenir tous les produits issus de fermentations : bière, vin, fromage, saucisson entre autres. Notre habitat est largement constitué de matériaux issus du vivant. Les énergies fossiles et les calcaires sont aussi un legs de la biodiversité d’autrefois, tout comme notre atmosphère.
Si le Bilan Biodiversité peut être adapté aux entreprises, administrations, collectivités et associations, l’attention a, dans le livre, principalement porté sur les entreprises. 4 collectivités ont d’ailleurs accepté de co-ériger un retour d’expérience basé sur une auto-évaluation portant sur l’Indicateur d’Interdépendance de la Collectivité à  la Biodiversité, indicateur multicritères qui a été développé par le groupe de travail Orée – IFB.

On peut penser que mettre un prix sur la biodiversité permettrait d’intégrer les coà»ts des externalités à  la comptabilité des entreprises. Pourtant cela n’est pas une route à  suivre, d’après vous. Pourquoi ?

D’un point de vue économique, trois principales approches ont été proposées pour tenir compte de la biodiversité dans les choix de développement :
Poser la question de l’intégration de la biodiversité dans l’économie conduit à  donner un prix à  la nature. On cherche à  faire de la somme des consentements à  payer une chose « naturelle », en jouant avec des taux d’extrapolation dans l’espace et le temps, et en s’efforçant à  la rendre équivalente à  une transaction sur un marché entre un vendeur et un acquéreur. Cela revient à  confondre le prix que l’on accepte de payer pour acquérir la Joconde avec la valeur de ce chef d’Å“uvre. Quel prix donner aux bactéries digestives de nos intestins, aux coquelicots et alouettes de nos champs ou encore aux parasites associés au paludisme ? On risque peu à  parier que ce prix variera selon les personnes et le moment choisi pour l’évaluation. Il s’agit alors de bien orienter les enquêtes ! Que choisiriez-vous ? Un panel de mille citoyens ayant participé à  la « Fête de la Nature » en France ? Un public sensibilisé aux défis posés par le paludisme lors de la prochaine Journée Mondiale de la Santé ? Ou alors des foyers touchés par le prochain krach boursier ? Mettre un prix sur la biodiversité pour assurer sa viabilité serait contreproductif contrairement à  cette idée reçue. Cela est réalisé via des techniques d’évaluation hors-marché aux limites méthodologiques importantes, comme dans le cas de l’évaluation contingente o๠il est impossible de répliquer les protocoles ou de comparer les résultats dans le temps ou dans l’espace. Malgré les efforts des économistes, l’essentiel de la biodiversité ne se laisse pas capturer dans les catégories de « biens », de « services » ou de « capital ».
Comparer différents scénarios de développement en suivant une analyse coà»ts : bénéfices peut s’avérer plus efficace. La ville de New York envisageait de construire une nouvelle station de traitement des eaux dans les années 90. Sans mettre un prix sur la nature, elle a évalué le coà»t de restauration des fonctions écologiques des collines dégradées d’o๠proviennent les eaux de l’agglomération, ce qui s’avéra beaucoup moins onéreux que la construction et l’exploitation de ladite station.
Enfin, Nicolas Stern a proposé une approche originale dans son rapport de 2006 sur l’économie du changement climatique : chiffrer séparément les coà»ts engendrés par les changements climatiques et ceux associés à  l’inaction des acteurs économiques. Pour convaincre un décideur qui pense qu’une action ou un changement de pratique coà»te cher, il suffit souvent de lui montrer quel serait le coà»t de ne pas faire ou de ne pas décider. Pavan Sukhdev et son équipe(2)  reprennent actuellement cette démarche pour comparer les bénéfices économiques de la biodiversité avec les coà»ts associés à  son érosion, ceux liés à  l’inaction et, enfin, ceux nécessaires à  sa conservation. A titre d’exemple, chercher à  estimer les coà»ts économiques et sociaux de la déforestation de la forêt amazonienne revient à  se demander indépendamment combien coà»terait la reconstitution d’un poumon de la planète dans toute sa complexité.
Face à  l’urgence de la situation, comment condenser le temps de réflexion qui a été nécessaire pour institutionnaliser les enjeux associés au climat afin de réconcilier l’économie avec la diversité du vivant ? Pour répondre à  cette question, il ne faut pas confondre « gratuité apparente » et « coà»t caché », ici assimilable au coà»t de la non-décision. Si on ne fait rien pour la biodiversité, les coà»ts cachés associés à  son uniformisation croissante : ainsi qu’à  la dégradation concomitante des écosystèmes : nuiront à  l’économie toute entière, pas uniquement à  certaines activités ou entreprises. Les écosystèmes conditionnent les activités économiques et nos modes de vie qui, à  leur tour, modifient les écosystèmes, leurs dynamiques de fonctionnement et leurs composantes biologiques. Les populations humaines et la diversité biologique vivent ainsi ensemble au sein d’un même système. Il s’agit de prendre conscience que la biodiversité est notre première police d’assurance dans un monde incertain o๠les changements et surprises  écosystémiques sont la norme(3).
Les entreprises ne sauraient trouver une pleine logique à  réintégrer leurs stratégies et activités au cÅ“ur de la biodiversité tant que celle-ci n’a pas de « valeur » économique, et qu’il n’en coà»te rien, au moins de façon visible et à  court terme, de la détruire, de l’uniformiser. Il s’agit de passer d’une logique d’intégration de la biodiversité dans l’économie (donner un prix à  la biodiversité) à  celle de la réintégration de l’économie dans le tissu du monde vivant (logique de couts et revenus, dans le langage des entreprises, pour une co-viabilité biodiversité – entreprises).
Il s’agit non seulement de mobiliser l’ensemble des acteurs économiques : les entreprises au premier plan, mais aussi de créer de nouveaux outils pour « faire équipe avec la vie » selon l’expression de Robert Barbault ; d’o๠la proposition d’une comptabilité pour rendre compte des interactions entre entreprises et monde vivant. Pour que la mise en place du Bilan Biodiversité des organisations soit rentable, que les entreprises s’approprient pleinement la démarche, repenser les modes de régulations contemporains s’avèrera nécessaire. Dans une logique de co-viabilité biodiversité : entreprises, il suffit de se demander comment faire du profit un instrument de diversification du monde vivant, et de la diversité biologique une source d’accroissement des profits.

Cet ouvrage est d’une manière générale très positif. On sent que tout devient possible, notamment au chapitre intitulé « dépasser le réductionnisme de la controverse ʺcompétitivité versus écologieʺ ». Mais cela implique une réelle révolution interne au sein des entreprises. La question que j’ai envie de poser aujourd’hui n’est donc pas : combien de temps avant une réelle intégration de la biodiversité dans les stratégies des entreprises ? Mais plutôt : qu’allez vous faire, maintenant que cet ouvrage est publié, pour poursuivre cette réflexion et inciter les entreprises à  passer à  l’acte ?

Cet ouvrage correspond à  une importante étape. Il s’agit à  présent de finaliser le cadre comptable du Bilan Biodiversité des organisations, et de le tester avec une ou plusieurs entreprises. Gageons que l’ouvrage touchera le public plus large possible, entreprises mais aussi individus. Il faut innover et diffuser l’outil pour qu’il soit progressivement approprié par l’ensemble des agents économiques.

Pour télécharger l’ouvrage : http://www.natureparif.fr/
Pour se le procurer en version papier : http://www.oree.org

(1) Institut Français de la Biodiversité
(2) http://ec.europa.eu/environment/nature/biodiversity/economics/index_en.htm
(3) La nature ne connait que variabilité, instabilité et incertitude ! « L’équilibre de la nature » est un mythe auquel l’on se rattache trop souvent (Holling et Gunderson, 2002)

Cet article a été posté le Dimanche, 5 octobre, 2008 à 6:30.
Catégories: Interviews.

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